•     Aussitôt, la grande ville happe Beffroi, veut le noyer (dans ses foules). Il se regimbe. Entre elle et lui, c'est la lutte, ahon ! Au premier contact, ils roulent tous les deux dans les pierres, corps mêlés, La ville lui envoie des feux, des autos dans les yeux. Des banques immenses lui font face, des sièges de multinationales aux poitrines énormes, lumineuses. Les rues sont larges, envahies. Il riposte à tous ces coups, après une miction brûlante contre le seul arbre du quartier, par un grondement. Il prend au hasard les rues, étonné d'y voir si peu de fauves. Il se tourne alors vers les bistrots, cancers néonesques alignés le long d'un boulevard. Il a soif. Il n'a pas bu depuis dix, vingt munites, ahon ! Ai faim aussi, mangerai pain, beurre, œufs. Mais à l'intérieur, tout est mort. Beffroi décrète que tout est mort : les verrtes ne tintent plus, un silence liquide s'écoule lentement dans les gosiers d'on dirait des pendus. Des dents sortent doucement de visages, sautent dans l'espace, s'accrochent un insant, <i>là</i>. On appelle ça rire. Une femme qui a nom Jenny s'agrippe au comptoir, lequel brille. Elle a ls eins bruns, griffés et elle geint.  Un sac lui bat les flancs. Beffroi mange, la dévore des yeux. il la veut soûle, soudain, et tout à lui, pendant une heure. es longs bras poilus lui entourent le cou. De nouveau le même rythme étrange le saisit. Ici, c'est comme un furieux roulement de tambour. Un premier roulement de tambour exaspéré par la chaleur. Jenny s'effondre, en sueur. Il est sur elle, poussé par une sorte de musique odieuse.

    Marcel Moreau, A dos de dieu
    ou l'Ordure lyrique, chap. VI, p.37
    Luneau Ascot Editeurs, Paris, 1980.


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  • Joris-Karl Huysmans. Là-bas (1930).
    p.115 (Bibliothèque Gallica)

     Je suis obligé de confier mes cloches à un aide qui ne vaut rien. Ah ! Si vous l' entendiez sonner ! Moi, ça me donne des frissons, ça me crispe...
    - Ne te fais donc pas ainsi du mauvais sang, dit la femme ; dans deux jours, tu pourras les sonner, toi-même, tes cloches !
    Mais il poursuivait ses plaintes.
    - Vous ne savez pas, vous autres ; voilà des cloches qui ont l' habitude d' être bien traitées ; c' est comme les bêtes, ces instruments-là, ça n' obéit qu' à son maître. Maintenant elles déraisonnent, elles brimballent, elles sonnent la gouille ; c' est tout juste si d' ici je reconnais leurs voix !
    - Que lisez-vous ? Fit Durtal qui voulait détourner la conversation d' un sujet qu' il sentait pénible.
    - Mais des volumes écrits sur elles ! Ah ! Tenez, monsieur Durtal, j' ai là des inscriptions qui sont d' une beauté vraiment rare. Ecoutez, reprit-il, en ouvrant un livre traversé par des signets, écoutez cette phrase écrite en relief sur la robe de bronze de la grosse cloche de Schaffouse : " j' appelle les vivants, je pleure les morts, je romps la foudre ". Et cette autre donc qui figurait sur une vieille cloche du beffroi de Gand : " mon nom est Rolande ; quand je tinte, c' est l' incendie ; quand je sonne, c' est la tempête dans les Flandres " .
    - Oui, celle-là ne manque pas d' une certaine allure, approuva Durtal.
    - Eh bien ! C' est encore fichu ! Maintenant les richards font inscrire leurs noms et leurs qualités sur les clochent dont ils dotent les églises ; mais ils ont tant de qualités et de titres qu' il ne reste plus de place pour la devise. L' on manque véritablement d' humilité, dans ce temps-ci !


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  • VIII


    Le Beffroi, durant la journée,
    Porte avec orgueil son cadran clair ;
    C’est sa médaille de roi du tir,
    C’est son scapulaire brodé,
    C’est sa croix pectorale
    D’évêque qui domine un vaste diocèse.

    Quand le jour va finir,
    Debout dans l’air,
    Le Beffroi se souvient du passé et s’exalte !
    <pb n=051>
    À d’autres la mémoire est lourde et les ans pèsent !
    Il est toujours lui-même ;
    Et, dans son armure de briques,
    Il se rêve héroïque.

    Le crépuscule devient blême ;
    L’ombre peu à peu s’accroît
    Et s’attaque au Beffroi ;
    Mais lui se défend, songe
    À ses fastes célèbres.
    Il lutte contre l’assaut des ténèbres
    Et l’or vaste de son cadran,
    Parmi les pierres trop dociles s’encadrant,
    Est un bouclier grâce auquel il se prolonge !

    Mais l’ombre triomphe !
    La nuit règne ; et le Beffroi sent
    Sur ses pierres, qui sont nocturnes
    Comme le firmament,
    Son cadran luire pâlement
    Comme un globe mort, comme une autre lune.


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