Michel-Ossart - A l'ombre du beffroi (Ombres picardes)
Ombres picardes
par M. Michel-Ossart
A L'OMBRE DU BEFFROI
Lorsque le temps présent appesantit sur nous
Les lois et les rigueurs d'un siècle de machines,
Quand le ciel s'obscurcit sur les noires usines,
Et quand les flots humains agitent leurs remous,
Il est bon de parfois se tourner en arrière
Vers cet autre horizon qu'est le lointain passé
Le sillon des aïeux ne s'est point effacé
Et leur âme est en nous, toujours vibrante et fière.
C'est pourquoi j'aime tant, ô vieux beffroi picard,
Quand j'ai le front penché sous les désespérances,
Ecouter le réveil des lourdes résonnances
Tombant de ton sommet dans l'air plein de brouillard.
Les carillons joyeux, qu'on les laisse à la Flandre
Car le dessin massif dont tu coupes le ciel
Veut que ton bronze aussi demeure solennel
C'est une austère voix que tudois faire entendre.
Quand le doute m'étreint, je me tourne vers toi,
Vers toi qui t'es levé comme une sentinelle
Montant de siècle en siècle une garde éternelle
Et voici ma prière écoute, ô vieux beffroi
Ton cœur ne bat-il plus sous tes murailles grises,
Donjon que fit jaillir tout un peuple vainqueur
Pour t'opposer, vivant, au donjon du seigneur ?
N'es-tu plus le dépôt des libertés conquises ?
Ne sens-tu plus en toi bouillonner le ferment
Dont on scella tes murs pour défendre le pacte ?
N'entends-tu plus les cris de la foule compacte
Monter autour de toi vers le grand firmament ?
Connais-tu nos tourments et nos soucis sans nombre a
Connais-tu l'âpre effort et le pesant labeur
Des humains d'aujourd'hui vers un destin meilleur ?
Et sais-tu ce qui gronde à l'abri de ton ombre ?
Attends-tu, patient, la fin des longs combats
Que nous devons livrer sans relâche et sans trêve
Pour que soit accompli ton grand et noble rêve
Et pour que le vilain soit heureux ici-bas ?
Ne reconnais-tu pas dans la clameur immense,
Les farouches appels des « jurés » d'autrefois ?
C'est le même désir qui vibre dans nos voix
Et c'est le même élan vers plus d'indépendance !
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Quand nous te saluons, ô témoin de ces âges
Où tu sus rassurer maïeurs et échevins,
Laisse-nous oublier tout ce que tu devins
Après avoir subi tant de chocs et d'orages,
Car pour sonner l'assaut, toi qui n'es que prison,
Tu gardes en ta tour, ta volée encor prête
Et ta « cloque d'effroy » sera cloche de fête
Lorsque la Liberté couvrira l'horizon !
Je ne suis pas de ceux qui, reniant leur race,
Contre leurs grands aïeux, cherchent à s'insurger
Et demandent l'espoir à l'esprit étranger
Pour s'écarter en vain de l'ancestrale trace ;
Mais je me fie en toi, ô vieux beffroi picard,
Pour parler clair et haut, plus que le meneur pâle ;
Je crois que s'il nous faut un guide ferme et mâle.
C'est sur toi quesedoit porter notre regard...
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...Et quand la nuit étend son ombre et son mystère
Sur ta tour que grandit encor l'obscurité,
J'évoque tout là-haut, – veillant sur la cité –,
Le fantôme anxieux du « guetteur » solitaire...
Bulletin de la Société d'émulation d'Abbeville
(gallica)