• Le carnet d'un reporter (Serge Basset) / Gustave Le Rouge (1867-1938)

    Hippolyte Gaëtan Chapoton, dit Serge Basset, né le 22 juin 1865 à Grenoble et mort sur le front britannique le 29 juin 1917 près de Lens, est un écrivain et journaliste français.  

        — J'ai une proposition à vous faire, me dit à brûle-pourpoint M. Outier, l'aimable chef de cabinet de la préfecture du Pas-de-Calais; si vous n'êtes pas trop peureux, nous allons monter dans les combles. De là, on embrasse tout le panorama  de la ville. Vous pourrez distinctement voir tomber les obus.  
        Nous voici maintenant juchés sur des chaises boiteuses et la tête passée par les lucarnes. Nous dominons toute la perspective : Arras avec ses clochers démantelés, ses toits crevés, ses rues barrées de mines, et, plus loin, la campagne avec de rares arbres jaunis, ses villages où subsistent encore quelques  toits de chaume et de tuile rouge.  
        Les grosses pièces allemandes auxquelles répondent nos admirables 75 font un tapage assourdissant, mais, à ma grande  déception, je ne vois rien.
       Le pays semble désert. Seuls, montant la garde, deux avions  français mettent une tache blanche sur l'azur pâle du ciel d'automne. L'invisible danger planant sur cette ville désolée, sur cet horizon solitaire, a quelque chose de profondément impressionnant.
        — Vous avez déjà vu, m'explique M. Outier, la fumerolle, le flocon de fumée blanche qui s'élève au-dessus de l'endroit où tombe l'obus ; mais regardez bien, tenez, là, vous apercevrez la petite flamme rouge qui précède l'explosion, quand le coup part.
         Effectivement, nous sommes aux premières loges. Les Alle-mands ne sont qu'à deux ou trois kilomètres d'Arras.
         Tandis que nous sommes à notre observatoire et que je prends quelques vues intéressantes pour mon journal, une fumée aoire s'élève tout à coup d'un point du faubourg bombardé. 
        — Les bandits ! murmure le chef de cabinet!. Ils continuent à tirer sur l'hôpital.
        Nous allons informer le préfet de nos observations.
        — N'est-ce pas abominable, continue M. Outier pendant que nous descendons l'escalier. Depuis novembre 1914, Il n'y a  pas eu de jour où l'hôpital Saint-Jean n'ait reçu quelque éclat d'obus. Il était encombré de blessés, au premier bombardement d'Arras ; il y a eu sept morts : deux sœurs de charité, un enfant  et quatre malades. Nous avons fait petit à petit évacuer personnel et pensionnaires, comme bien vous pensez. Mais ce n'a  pas été sans difficultés. Nous avons dû d'abord placer nos malades dans des caves où ils étaient fort mal. Puis nous avons pu les envoyer à l'arrière. Il n'en reste plus que quelques-uns aujourd'hui que l'on a mis sur les paliers des escaliers où ils  risquent moins d'être atteints. Si vous voulez, nous pouvons nous y rendre.
        — Très volontiers !
       M. Briens s'excuse de ne pouvoir sortir avec nous car sa série d'audiences n'est pas encore terminée.
         Nous voici dans les rues d'Arras.  
        Le merveilleux hôtel de ville, ce joyau de l'architecture hispano-flamande du XVe siècle, n'est plus qu'une ruine ; c'est un informe monceau de plâtras, de briques, de ferrailles, d'où émergent çà et là une statue décapitée, une main de pierre qui semble suppliante !
        Avec un acharnement de brute, les Allemands se sont obstinés et s'obstinent encore à bombarder les ruines des ruines. Des blocs sculptés ont été réduits en tout petits morceaux, littéralement pulvérisés.
        L'orgueilleux lion des Flandres est en miettes ; j'en aperçois encore une griffe allongée sur la rose symbolique.
        Par un hasard miraculeux, la grosse cloche fondue en 1434, et qui pèse 9.000 kilos, est presque intacte, les bords à peine fondus par la chaleur de l'incendie.
        Tout le côté gauche de la place, avec ses curieuses maisons flamandes aux pignons en escalier, est complètement détruit et présente le plus navrant spectacle.
         — Nous avons engagé, m'apprend le chef de cabinet, nos concitoyens à quitter la ville et à aller se mettre à l'abri des obus dans une ville de l'arrière. Ce n'est que depuis quelque temps que nous avons obtenu d'un certain nombre qu'ils suivissent nos conseils. Savez-vous pourquoi ils ont tant tardé ?
        — Peut-être, répliquai-je, pensaient-ils que les ennemis se lasseraient de bombarder des ruines ?
        — Pas du tout, cher monsieur ; nul ici ne compte sur la générosité des Allemands. Mais, malgré la pluie d'obus, les vieux Arrageois n'ont pas bougé tant que le beffroi à l'ombre duquel toute leur existence s'est écoulée est resté debout, dominant la ville. Du jour où il s'est écroulé, il leur a semblé que quelque  chose d'eux-mêmes avait disparu et ils ont moins hésité à partir.
        Nous continuons notre chemin en nous frayant un passage à travers les décombres. Partout le même désolant tableau : pans de murs éboulés, poutres noircies, solitude et dévastation.
         Le théâtre, le musée, la rue des Trois-Mages, la rue Gambetta, la rue Saint-Gery, le quartier Deaudimail ne sont plus que ruines. On marche dans les cendres mêlées de plâtras et de suie.
        La cathédrale est encore debout mais le svelte minaret qui reproduisait le reliquaire de la Sainte-Chandelle a été décapité par un obus.
         Nous entrons à l'hôpital Saint-Jean. 

    Gustave Le Rouge (1867-1938), Le carnet d'un reporter (Serge Basset), p.19-21


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  • Vue d'ensemble de l'Hôtel de Ville de Jemeppe

    après rénovation


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  • Vue d'ensemble de l'Hôtel de Ville de Jemeppe sur le Quai des Carmes


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  • Vue en contre-plongée de l'Hôtel de Ville de Jemeppe

    après rénovation


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  • Lille - Porte de Paris et Hôtel de Ville en cours de construction le 02-07-1931 (remonterletemps.ign.fr)

    source : remonterletemps.ign.fr


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